Textes – Articles
Texte relatif à “Des corps et des territoires“
J’ai construit cette série de photographie comme une déambulation à travers des villes que j’ai traversés, à travers un monde. Une traversée de lieux et une traversée d’images dont la rencontre articule des espaces et des corps. Une plongée avec les passants dans le corps vivant de la ville.
Notre époque voit les corps disparaître, l’individu fait place à sa traçabilité, aux flux d’informations qu’il brasse, il est désormais SON trajet.
Nous assistons à une redéfinition du territoire et de l’identité, une redéfinition de l’espace et du temps. Je dépeints un monde qui voit une instantanéité faire sont apparition, nous sommes parvenus quelque part à replier l’espace pour être ici et ailleurs en même temps. Le point de non retour est franchi, un monde incertain aux contours qui s’étalent et s’abolissent émerge inexorablement. Les territoires ce dissolvent ou ce superposent, les individus font placent à l’anonyme ; une multiplicité disséminée et dissolvante, profusion généralisante.
On voit ces corps en disparitions, ne sachant trop s’ils sont présent ou absent. Des corps qui se meuvent trop vite pour être arrêtés par l’œil photographique ; un avant et un après, plusieurs temps ou territoires sur la même image…
Je cherche à questionner ; via des dialogues entre les corps, entre un corps humain et un bloc bâti, entre une image et une autre qui traduisent un regard sur une époque, un rapport au monde moderne. Dans cette pratique j’éprouve le besoin d’utiliser le temps photographique, l’arrêt suspendu avec son avant et son après, ses traces, l’invisible.
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Lien très intéressant vers le mémoire de l’artiste Mathieu Harel-Vivier :
Figure de l’absence (PDF) – Mathieu Harel-Vivier
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Article, “Le Double et le Trouble” – Marc Mercier


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Marcel Moreau (Extrait)
« On me rationnait la vérité. On ne me la distribuait que par portions congrues, et encore, avariées, en quelque sorte piquées des vers du mensonge sous l’effet de je ne sais qu’elle décomposition interne des pouvoirs de la parole. L’ennui, dans mon cas, c’est que je ne mange pas de cette portion. Elle ne me dis rien qui vaille. En revanche, ce qui m’affame, c’est ce qu’elle ne me dis pas, refuse de me dire. Ce non-dit, drument absent, je n’ai qu’une envie: le mettre au jour, me l’approprier, m’en délecter. J’ai un bon estomac, finement perspicace, dressé à la visualisation puis à la consommation des non-dits, cette part de vérité que me cache telle ou telle pensée lorsqu’elle s’évertue à me convaincre, et prétend m’éclairer. Pourquoi ma faim de vérité est si grande: parce que je constate qu’à notre époque d’Occupation des esprits par l’argent, le pouvoir et la frivolité érigée en parangon de civilisation, la vérité est forcément une denrée rare tandis que le mensonge forcément abonde à l’étal. En fait, la vérité nous est rationné pour que nous jetions notre dévolu sur les rations. Mais les rations n’existent que comme encouragement à nous contenter d’elles, c’est-à-dire de peu. Ainsi, on nous encourage à nous satisfaire de la raison pour vivre ce que nous croyons être la vie, alors que ce n’en est que la facticité. Mais la pensée dominante est maligne. Pour produire un effet d’abondance, elle pratique, se souvenant sans doute du précédent biblique, au chapitre des miracles, la multiplication des peu ou des portions, des rétentions de vérité, aidée en cela par le Consumérisme. De cette façon, le conditionnement des esprits peut se donner libre cours, et il y en a pour tout les goûts. La « pluralité » est sauvée. Et pendant ce temps, nous continuons de croire en une pensée qui serait un corps verbal dans un corps charnel et tirerait sa vérité, ou du moins le plus de vérité possible, de cette osmose-là, pouvant se résumer ainsi: connaître, de toute ses forces, et en même temps palper ce que l’on connaît, toucher, au moment où l’on pense, à la fois le corps des mots et le nôtre. C’est fou, c’est comme si l’histoire des mots et celle du corps ne faisaient qu’une. J’en éprouve à chaque instant les emmêlements, les noces. Penser, pour moi, ce serait donc ça: vivre, sans répit, cette fusion des deux histoires, et aussi, ou surtout, n’en vouloir rien perdre. Quand je pense, je ne veux rien perdre de la présence active quoique souterraine, dans ma chair, de cette prescience déraisonnable dont le corps est le dépositaire et les instincts les révélateurs, pour peu qu’ils soient eux-mêmes des possédés du langage, des « précurseurs » de ce que je suis. Et si je suis ce que je fais de moi mon désir d’atteindre à l’intégrité de l’être, alors, on doit admettre que je ne puisse plus m’arrêter d’écrire.
Certes, et comme on peut s’en apercevoir, je suis aussi, à ma manière, un malade mental, par surcroît affamé. La preuve: dès lors que je me trouve devant une portion, au lieu de m’en contenter, je préfère, d’instinct, m’imaginer à quoi elle ressemblerait si elle s’était poussé à l’intégrité. Souvent, je me surprends à compléter son infirmité manifeste par les mots dont elle s’est volontairement amputée, par rétention de vérité. Bref, je complète ce qu’elle me dit par ce qu’elle se garde bien de dire. Curieusement, ces mots qui s’attaquent à la portion pour mettre en évidence en quoi elle est un manquement à ce que l’on pourrait appeler le courage de penser, le courage en l’occurrence étant d’aller jusqu’à penser contre ses propres intérêts, politiques, matériels ou autres de même espèce, ces mots, disais-je, me viennent spontanément à l’esprit. C’est dire si j’ai fort à faire avec ce monde de portions et de distributeurs de rations quand c’est de pensée libre que j’ai grand-faim. A quoi se reconnaît une pensée libre? A ses tensions d’arc bandé, parfois à son gémissement sourd, dans le cuir des mots. Elle a peiné pour être probe. Elle s’est fait mal à préférer sa solitude aux nombres. Elle a la démarche altière des porteuses de sens, mais ce sens la courbe aussi, il n’est pas abstrait, il lui arrive de peser sur les épaules ce que pèse une vie. Presque toujours, une pensée libre présente des signes perceptibles de rejet. Rejet de ses propres préjugés, postulats, a priori. Rejet de l’opinion commune, de toute tentation de lui être agréable, ne serait-ce que pour avoir la paix. Au fond (je souligne au fond), c’est une pensée pour braver, plutôt que pour servir. En somme, et ça se sent, elle n’a peur de rien, et surtout pas de se renier, dès l’instant où elle se surprend à briller pour séduire, ou flatter pour persuader. Elle s’est rudoyée pour penser libre, ce serait dommage qu’elle s’attife pour parler librement. Pour une oreille fine, la liberté d’une pensée se mesure aussi à ses accents ou à ses intonations. Mais il faut s’en méfier, on peut mentir avec des accents de vérité, des intonations sincères.
Bien des systèmes de pensée prétendant nous éclairer sur les affaires du monde ou de la nature de l’homme n’hésitent pas, pour nous railler à leur cause partisane, en réalité un dogme sournois, ou pire encore une batterie de slogans artificiellement arrangés en prodiges de virtuosité conceptuelle, à user de ces accents de vérité, de ces intonations sincères. C’est un fait, toutes les mécaniques du conditionnement des esprits ont une longue pratique de ces « inflexions de voix » (d’images) qui augmentent leur chance de nous faire avaler ce en quoi elles voudraient qu’on croie.
Une pensée libre, parfois, ne serait-ce pas avant tout une pensée prenant le risque de décevoir l’attente de eux qui en espèrent un renfort pour leur croyance davantage que le parti de les en combler? Existe-t-il seulement une pensée libre qui ne soit pas ou prou une philosophie de la complexité, contre les portions et les rations rationnelles, ce peu que l’on propose de consommer et de vivre, alors que notre vraie liberté, ce serait de nous accomplir comme être intègre, ni le corps d’un côté, ni l’esprit de l’autre, mais la parole de l’un dans le corps de l’autre, la voix des instincts dans la gorge du bon sens, et ainsi atteindre à la plus grande conscience de soi, qui est de jouir de sa complexité. »
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Ruine: Sublime, mémoire et critique
« Aux sublimes fragments archéologiques et leur attrait font écho la tragédie de la guerre et ses dévastations. Reste qu’il s’agit de survivre à des ruines : voilà ce qui fait d’elles une expérience de la vie. De l’épreuve de la perte à laquelle nous sensibilise l’œuvre d’art à l’incertitude du devenir nichée au sein de l’idée de progrès, la ruine dit plus que la chose qui s’expose. Foyer d’une pensée pour l’absent. » Sophie Lacroix
La ruine possède une dimension existentielle liée à l’expérience de la perte.
L’expérience des ruines serait une expérience du sublime beaucoup plus qu’une expérience esthétique, dans ce sens que la ruine nous donne à voir tout le possible de ce qui n’est plus, l’image de l’absence.
La temporalité de la ruine est cyclique ; elle contient à la fois la naissance et la mort, sa temporalité détruit sans cesse ce qu’elle a elle-même construit, pour construire du « nouveau » à partir de ce qu’elle a détruit. A travers mes photos – et c’est moins le bâtiment que sa nature propre qui me fascine – refusant la pensée matérialiste officielle j’interviens sur la réalité de ces ruines pour en déceler des “vérités”, leur nature insubstantielle, c’est-à-dire un « réel » transitoire, fragmentaire et multiple – néanmoins formant un Tout – apparaissant et disparaissant, transparent et irréel.
Ces réflexions concernent aussi l’ensemble de mon travail, volume et vidéo compris ; il existe un parallèle évident entre cette fascination pour la ruine et mes préoccupations concernant la mémoire, plus précisément la perte de celle-ci, l’effacement, l’oubli, la dégradation et la volonté d’en empêcher le processus de destruction. La ruine est une archive, un lieu chargé, mais sa temporalité implique l’effacement et la disparition, la ruine est l’expérience de la vie, l’expérience de la perte. Disparition aujourd’hui, souvent de la main même de la société moderne.
Il est douloureux d’observer combien s’évertuent à couvrir de cosmétiques les dites “imperfections”, architectures et ruines compris, reniant leurs rides, l’histoire, la mémoire et les ratés de l’idée de progrès… Qu’elle héritage contribue à ce que notre monde moderne soit si fascinée par le neuf, si obsédé d’aseptisation et a peur du temps qui s’inscrit sur toutes choses. Dans son absence alors, le processus primordiale de la ruine consistant à nous enseigner «l’expérience de la perte» ne peut plus opérer.
« A toujours vouloir représenter la vie de la même façon, peut-être n’arriverons-nous jamais à apprivoiser la mort. » Olivier Smolders
Voir:
Sophie Lacroix
Paul Virilio
Olivier Smolders
Michal Rovner